1941 - 2002- Darwin et les grandes énigmes de la vieLe numéro de novembre 1975 de Natural History a publié un article de mon ami Bob Martin sur les différentes stratégies de reproduction des
primates. Il s'est tout particulièrement intéressé aux travaux de l'un des hommes de science que je préfère : le zoologiste suisse
Adolf Portmann. Au cours de ses recherches, Portmann a mis en évidence deux types principaux dans la stratégie de reproduction des mammifères.
Certains mammifères, que nous considérons généralement comme «primitifs», ont une gestation brève et donnent naissance à des portées nombreuses de petits à peine formés, minuscules, dépourvus de poil, sans défense, les yeux et les oreilles fermés. Dans leur cas, la vie est courte, le cerveau petit par rapport à la taille de l'animal, et les conduites sociales pratiquement inexistantes. Il qualifie ce type nidicole.
D'un autre côté, les mammifères «supérieurs» ont une longue gestation, vivent plus longtemps, possèdent un gros cerveau, des conduites sociales complexes, et donnent naissance à un nombre limité de petits, presque complètement formés et capables, en partie du moins, de se débrouiller seuls. Ces caractéristiques définissent les mammifères nidifuges. Pour Portmann, qui considère l'évolution comme un processus conduisant inexorablement à une plus grande maturité intellectuelle, le type nidicole est premier et prépare le terrain au type nidifuge, dont la caractéristique principale est la taille du cerveau. Dans leur majorité, les évolutionnistes de langue anglaise rejettent cette interprétation et pensent que ces types fondamentaux sont liés aux nécessités immédiates du mode de vie(1).
D'après Martin, il semble que le type nidicole soit lié à des environnements marginaux, mouvants et instables, dans lesquels la meilleure stratégie consiste à mettre au monde le plus grand nombre possible de petits, pour être sûr que quelques uns survivront. Le type nidifuge correspondrait, au contraire, à des environnements stables, tropicaux. Là, les ressources étant plus assurées, les animaux peuvent utiliser leur énergie à concevoir un nombre limité de petits presque complètement formés.
En tout cas, personne ne peut nier que les primates constituent l'archétype des mammifères nidifuges. Relativement à la taille, le cerveau est plus gros, la durée de la gestation et l'espérance de vie plus importantes. Les portées sont réduites au minimum absolu : un. A la naissance, les petits sont presque complètement formés et capables de se débrouiller seuls. Cependant, bien que Martin n'en fasse pas mention, il existe une exception frappante et très embarrassante : l'homme. Nous avons les caractéristiques nidifuges de nos cousins, les primates : longue vie, gros cerveau et portées peu nombreuses. Mais nos petits sont, à la naissance, aussi imparfaitement formés et aussi faibles que ceux de la plupart des mammifères nidicoles. En fait, Portmann lui-même considérait les enfants humains comme «nidicoles au second degré». Pourquoi l'espèce la plus nidifuge de toutes sur un certain nombre de points (le cerveau, notamment) produit-elle des petits beaucoup moins bien formés et beaucoup plus faibles que ceux de ses ancêtres, les primates?
La réponse paraîtra sans doute complètement absurde à beaucoup de lecteurs : les bébés humains naissent à l'état d'embryon et restent des embryons pendant les neuf premiers mois de leur vie. Si les femmes accouchaient «normalement» (après environ un an et demi de gestation) nos bébés seraient en tout point comparables à ceux des mammifères nidifuges.
C'est ce que Portmann a exposé dans une série d'articles en langue allemande, pratiquement inconnus dans notre pays, dans les années quarante. Ashley Montagu, de son côté, est parvenu à la même conclusion dans un article paru dans le Journal of the American Medical Association en octobre 1961. R. E. Passingham, psychologue à Oxford, l'a défendue dans un article publié par une revue spécialisée, Brain, Behaviour and Evolution, fin 1975.
Dès le départ, la longueur de la gestation humaine semble contredire cette conception. Les gorilles et les chimpanzés ne sont pas loin derrière, mais la gestation dure plus longtemps chez l'homme que chez tous les autres primates. Comment, dans ces conditions peut-on affirmer que les nouveau-nés humains sont des embryons parce qu'ils naissent, d'une certaine manière, trop tôt? Il est possible de répondre que le temps planétaire n'est peut-être pas l'unité de mesure la plus propice aux calculs biologiques. On ne peut résoudre certains problèmes qu'en utilisant une unité de mesure correspondant au métabolisme et au rythme de développement de l'animal en question. Nous savons, par exemple, que l'espérance de vie des mammifères va de quelques jours à plus d'un siècle. Mais cette distinction «objective» correspond-elle à ce que perçoit le mammifère en question? Un rat vit-il réellement moins longtemps qu'un éléphant? On a remarqué que le rythme de vie des animaux de petite taille est plus rapide que celui de leurs parents plus gros. Le coeur bat plus rapidement et le métabolisme fonctionne à une cadence beaucoup plus élevée. En réalité, sur certains plans, tous les mammifères vivent aussi longtemps. Tous, par exemple, respirent à peu près le même nombre de fois. Les mammifères de petite taille, qui vivent peu de temps, respirent plus rapidement que les gros.
La gestation humaine est longue, en jours astronomiques, mais elle est brève et écourtée, du point de vue du rythme de développement de l'être humain. Dans le chapitre précédent, j'ai montré que la caractéristique fondamentale de l'évolution humaine est le ralentissement sensible de notre développement. Notre cerveau grossit plus lentement et plus longtemps que celui des primates, nos os s'ossifient plus tard et l'enfance est beaucoup plus longue. En fait, nous ne parvenons jamais à combler notre retard sur les primates. L'être humain adulte conserve, à bien des égards, les caractéristiques correspondant à la jeunesse de ses ancêtres primates. C'est ce phénomène qu'on appelle la néoténie.
Comparativement aux autres primates, nous grandissons et nous nous développons à la vitesse de l'escargot. Pourtant, notre période de gestation ne dure que quelques jours de plus que celle du gorille ou du chimpanzé, et elle est très courte relativement à notre rythme de développement. Si le ralentissement de la gestation était aussi marqué que celui de notre développement, les bébés humains naîtraient selon les estimations, entre sept et huit mois ou même un an après les neuf mois effectivement passés in utero. Mais n'est-ce pas se laisser aller à une métaphore facile que de dire que les bébés humains sont encore des embryons?
Deux des miens ont déjà dépassé cet âge, et j'ai été témoin des joies et des mystères de leur développement physique et psychologique, ce qui ne pourrait se produire dans l'espace confiné et sombre d'un ventre. Je suis donc d'accord avec Portmann en ce qui concerne les éléments de leur croissance physique car, pendant la première année, le rythme de croissance des bébés humains est le même que celui des foetus chez les primates et les mammifères, non celui de leurs petits (2).
Chez les nouveau-nés humains, par exemple, les extrémités des os et les doigts ne sont pas ossifiées ; les centres d'ossification sont en général totalement inexistants dans les os des doigts. Ce niveau d'ossification correspond à la dix-huitième semaine du foetus chez le macaque. Quand les macaques naissent, à vingt-quatre semaines, les os des membres sont ossifiés dans des proportions que les bébés humains n'atteignent que plusieurs années après la naissance. De plus, notre cerveau poursuit sa croissance à un rythme rapide, foetal, après la naissance. Chez beaucoup de mammifères, le cerveau est, pour l'essentiel, complètement formé quand ils naissent. Chez les autres primates, le développement du cerveau continue au début de la croissance postnatale. A la naissance, le cerveau de l'enfant ne représente que le quart de sa taille définitive. Selon Passingham, «le cerveau de l'homme n'atteint la taille de celui du nouveau-né chez le chimpanzé que six mois après la naissance. Cela correspond exactement à la période à laquelle l'homme devrait naître, si sa gestation représentait une part aussi importante du développement et de l'espérance de vie que chez les singes».
A. H. Schulz, anatomiste spécialisé dans les primates, conclut son étude comparative de la croissance des primates en ces termes : «Il est évident que l'ontogenèse de l'être humain n'est pas singulière en ce qui concerne la durée de la vie intra-utérine mais elle est très particulière si l'on se réfère au temps nécessaire à l'achèvement de la croissance et à l'apparition de la sénilité.» Mais pourquoi les bébés humains naissent-ils plus tôt qu'ils ne le devraient? Pourquoi l'évolution a-t'elle allongé l'ensemble de notre développement dans des proportions aussi importantes, tout en limitant le temps de gestation, ce qui donne à notre bébé les caractéristiques d'un embryon? Pourquoi la gestation n'a-t'elle pas été prolongée dans les mêmes proportions que le développement? D'après Portmann, qui a une conception spiritualiste de l'évolution, cette naissance précoce serait fonction des nécessités intellectuelles. Il estime que les êtres humains doivent quitter l'obscurité rassurante du ventre de leur mère et accéder, toujours à l'état d'embryons, à l'environnement extra-utérin, riche en stimulations sensorielles.
Je pense pour ma part, avec Ashley Montagu et Passingham, que la cause réelle en est un élément que Portmann écarte avec mépris, le considérant comme trop brutalement mécanique et matérialiste.
Tout simplement, l'accouchement est plus difficile chez l'être humain que chez les autres mammifères. En deux mots, il met en oeuvre une sévère compression. Nous savons que, chez les primates, il arrive parfois que les femelles meurent en essayant de mettre leurs petits au monde, lorsque la tête du foetus est trop grosse et ne peut franchir le bassin. A. H. Schulz en veut pour preuve le cas d'un foetus de babouin et du canal pelvien de sa mère, morte en essayant de le mettre au monde ; la tête de l'embryon est beaucoup trop grosse pour le passage.
Schulz en conclut que, dans cette espèce, la taille du foetus a atteint sa limite : « Alors que la sélection tend indubitablement à favoriser les bassins larges chez la femelle, elle doit également agir contre toute prolongation de la gestation ou, du moins, contre l'apparition de nouveau-nés trop gros. » Et il n'est pas douteux que les femmes qui pourraient donner naissance à un bébé d'un an ne sont pas nombreuses.
Le coupable dans cette histoire est notre caractéristique évolutive la plus importante : notre gros cerveau. Chez la plupart des mammifères, la croissance du cerveau est un phénomène entièrement foetal. Mais, du fait que le cerveau n'est jamais très gros, il ne présente pas de difficulté au moment de la naissance. Chez les singes possédant un gros cerveau, la croissance de celui-ci est un peu retardée, afin qu'il puisse se développer après la naissance, mais cela ne va pas jusqu'à altérer la période de gestation. Le cerveau humain, lui, est si gros que la naissance n'est possible que grâce à une stratégie supplémentaire : la période de gestation doit être plus courte, relativement à l'ensemble du développement, et la naissance doit intervenir alors que le cerveau ne représente qu'un quart de sa taille définitive.
Il est probable que la taille de notre cerveau n'augmentera plus. Le trait dominant de notre évolution a finalement atteint la limite de sa croissance future. Si aucun changement fondamental n'intervient dans la structure du bassin des femmes, nous devrons nous contenter de notre cerveau tel qu'il est si nous voulons pouvoir naître. Mais il n'y a pas de quoi s'inquiéter. Nous en avons pour plusieurs millénaires pour apprendre à nous servir de ce potentiel immense que nous commençons à peine à comprendre et à exploiter.
 
1. Pour ma part, je ne cesserai de lutter contre la tentation qui consiste à poser une équivalence entre évolution et progrès.
2. La distinction entre foetal et postnatal, dans le cas de certains éléments de la croissance, n'est pas arbitraire. Le développement post-natal n'est pas simplement la continuation des tendances foetales ; la naissance marque effectivement une rupture dans bien des domaines.
Méthode Feldenkrais